Marie-Clémence Perrot, Maître d'Armes.

Femme d’avenir, Marie Clémence Perrot l’est sans nul doute possible. A bientôt 40 ans, son parcours témoigne d’une volonté et d’un désir de s’exprimer pleinement en tant que femme, tout à la fois sportive de haut niveau, intellectuelle et comédienne, franchissant barrières et préjugés pour se réaliser, et surtout pour offrir, au sein du club les Lames du Marais qu’elle a fondé en 2002, un espace ouvert, territoire d’expression et d’exigence des rêves des tous petits comme des plus grands, voire très grands enfants, à travers l’escrime.

De son parcours, dont elle ne témoigne guère, on ne sait officiellement que peu de choses : escrimeuse et Maître d’Armes, sportive récom-pensée à la fois en escrime olympique et artistique, fondatrice d’un club d’escrime du 4ème arrondissement de Paris : les « Lames du Marais ». Ceux qui la fréquentent au sein de ses différentes activités ont bien sûr remarqué son aptitude au jeu, à la mise en scène, son goût pour le théâtre, mais aussi sa sensibilité à l’histoire, son affection pour les Lumières, son attitude ouverte et la bonne humeur qu’elle imprime dans tous ses projets. On constate aussi la variété de son public, membres de son club : très jeunes enfants dès trois ans, jeunes adolescents, seniors et bien sûr une présence affirmée des femmes, ce qui dans un club d’escrime reste encore assez peu fréquent. Ce que l’on sait moins, c’est ce dont Marie Clémence Perrot a toujours hésité à témoigner de peur que le mélange des genres, dans lequel elle a puisé toute sa richesse et sa créativité, ne soit pas apprécié à sa juste valeur.

Ses origines et ses influences
Son milieu familial lui offre une solide culture intellectuelle et artistique. Les lettres et les arts lui sont largement ouverts : théâtre, musique, littérature, beaux arts. Son enfance se construit dans un univers mêlé de jeux et de fortes exigences où la réussite devient à la fois récompense méritée et plaisir d’accomplissement.

Son énergie personnelle et son exceptionnelle condition physique la conduisent naturellement vers le sport. La gymnastique sera son premier terrain d’exercice dès l’âge de six ans, avant de s’ouvrir à l’escrime par un atelier péri-scolaire : 6 places sont offertes par tirage au sort pour participer sur un trimestre, le vendredi après midi à la découverte de ce sport. Comme le dit Marie Clémence : « c’est la seule et unique fois de ma vie où j’ai eu de la chance au jeu ! ».

La découverte de l’escrime
Elle intègre ainsi le PUC, le Paris Université Club, et la salle du Maine Montparnasse, et se forme aux fondamentaux de l’escrime avec Maître Bonnin, à l’époque jeune moniteur, qui entraîne ces jeunes enfants à exercer les qualités propres aux escrimeurs, à savoir : la concentration, la précision, la rapidité réflexe et la coordination, toutes choses que la gymnastique lui avait déjà donné à appréhender. A la fin de ce trimestre, Marie Clémence veut continuer, trouvant dans cette discipline, tout ce qu’elle aime : la recherche du bon geste, la confrontation, le jeu … Ses résultats et sa constance la font remarquer par Maître Sommier, qui deviendra son maître d’armes et qui la formera plus tard à la maîtrise : « Maître Sommier appréciait chez les éléments féminins, leurs capacités développées pour rester concentré, écouter, observer, leur assiduité… Marie Clémence trouve en lui un maître exigeant, mais aussi jovial et affectueux, ainsi qu’un modèle d’équité. « Il est d’une part le seul à avoir formé autant de maîtres dans sa carrière, 14 en tout, et d’autre part à avoir formé autant d’hommes que de femmes : 7 hommes et 7 femmes ont accédé avec lui à la maîtrise ! C’est exceptionnel ! ». Marie Clémence consacre tout le temps qu’elle peut à l’escrime en plus du reste bien sûr, et notamment de la gymnastique qu’elle continuera longtemps de pratiquer.

A l’heure des choix
Au moment des premières orientations de l’adolescence, Marie Clémence ne veut pas avoir à choisir. Le plaisir qu’elle goûte à pouvoir naviguer d’un univers à l’autre, l’incite à tout vouloir mener de front …Si sa famille l’incite à poursuivre ses études supérieures et à se tourner vers la philosophie, ses maîtres sportifs l’invitent à s’engager dans une carrière sportive au vu de ses résultats et de ses aptitudes prometteuses… qu’à cela ne tienne, Marie-Clémence se fera escrimeuse philosophe ou philosophe escrimeuse … sans pour autant trop en parler de part et d’autre… car elle a compris rapidement que son identité multiple n’était réellement appréciée par aucun des deux milieux qu’elle fréquente : un certain mépris réciproque se cultive enracinant les préjugés commodes de l’intellectuel souffreteux et du sportif imbécile…

De cette dualité artificielle, au cours de sa vie d’adulte, progressivement une ligne de conduite en surgira : ne pas avoir à renoncer à une partie de soi même au nom de la raison ou du conformisme.

A 18 ans, la possibilité d’entrer dans l’équipe de France d’escrime pour la préparation des Jeux Olympiques lui est donnée. En même temps, elle doit entrer en Ecole Préparatoire à ULM. Son modèle reste Coubertin qui mena conjointement et avec succès ces deux ambitions. Mais les temps ont changé, la nécessité du choix s’impose : les études l’emportent. Mais si Marie Clémence renonce aux JO, elle ne renonce pas pour autant à l’escrime ! Toujours avec le soutien de Maître Sommier, pendant ses années d’hypokhâgne et khâgne, elle devient initiateur puis moniteur.

La rupture … et la continuité
En 1995, un tournant important s’opère, à l’occasion d’une succession de drames personnels. En quelques mois, elle subit des pertes importantes, et se retrouve sans les repères qui l’ont aidée à se construire : au décès brutal de son père, succède celui de son maître de thèse de philosophie. Au cours de la même période, son maître d’armes tombe gravement malade. Elle se blesse et doit différer son passage de prévôt d’armes.

Qu’elle obtiendra évidemment… La vie étant bousculante, elle valide ses diplômes de monitorat pour enseigner l’escrime à l’ASR, l’Association Sportive Russe, poursuit son parcours de thèse et bénéficie d’une allocation de recherche en philosophie, continue ses cours d’arts dramatiques engagés depuis son adolescence et se produit à plusieurs occasions sur des scènes de théâtre et au cinéma.

Parallèlement elle devient une jeune maman, continue d’enseigner l’escrime et de se former … en intégrant le CNFE (Centre National de Formation à l’Escrime) pour devenir Maître d’Armes. La formation y est rude, les femmes mal venues, l’obéissance aveugle requise, les parcours hybrides mal perçus. Marie Clémence n’en conserve pas que de bons souvenirs… avec le sentiment d’une certaine injustice. « Dans tous les autres sports, les épreuves et les instruments sont différenciés selon les sexes. En escrime, non. Officiellement, une femme doit être aussi bonne qu’un homme. Mais officieusement, il faut qu’elle soit meilleure pour justifier sa place ».

L’escrime artistique en synthèse
Par bonheur, cette formation est aussi pour elle l’occasion de découvrir l’escrime artistique de spectacle et Maître Claude Carliez qui l’enseigne dans le cadre d’un cursus en module obligatoire. Marie Clémence retrouve tout le jeu et la créativité de son enfance, en même temps qu’un maître courtois, jovial et complice de ses goûts d’arts et de lettres.

A l’issue de son brevet de Maître d’Armes, Marie Clémence poursuit avec passion et enthousiasme sa formation avec Maître Carliez et, en 2002 à Bourges, elle décroche la médaille d’or des premiers championnats de France d’escrime artistique.

« L’escrime artistique m’est apparue comme une synthèse et un point de convergence important de mon parcours et des mes aspirations : les disciplines sportive, artistique et intellectuelle pouvaient enfin se rencontrer sans conflit, au contraire en se complétant de façon harmonieuse ». Pour autant, elle poursuit sa triple vie, partageant son existence entre l’escrime, l’enseignement de la philosophie en écoles préparatoires et le monde du spectacle.

La création des Lames du Marais
Une nouvelle rupture va décider des futures orientations de Marie-Clémence Perrot. Celle d’avec son « vieux » Maître Sommier, sur un malentendu, qui laissera une profonde blessure… et un grand vide … Elle quitte l’ASR et son emploi de moniteur et se retrouve libre d’engagement… Elle vient d’intégrer le quartier du Marais, où deux autres clubs d’escrime sont présents et elle propose ses services de jeune maître d’armes… qui ne sont pas accueillis avec beaucoup d’enthousiasme … peur de la concurrence ? Sexisme ? Elle l’ignore.

Elle envisage de créer une petite salle d’armes, ouverte à tous : aux jeunes enfants qu’elle a vu souvent impatients de rejoindre leurs grands frères sur les pistes, aux adultes également qui souhaiteraient partager un lieu d’exigence sportive mais aussi de convivialité. « Les Lames du Marais se sont créées de façon presque anecdotique, en discutant avec des amis, des voisins, parents de jeunes enfants comme moi. Je n’envisageais qu’une petite salle d’armes au départ, basée sur l’escrime artistique, pour d’une part ne pas faire de concurrence aux clubs déjà présents et d’autre part pour y inscrire mes aspirations théâtrales, et en visant un public un peu différent avec les très jeunes enfants notamment et les comédiens ». Elle commence presque naïvement à chercher un lieu, quand Maître Carliez la convie à participer à une réunion sportive organisée par la Mairie du 4ème, au cours de laquelle elle a l’occasion de présenter son idée à Madame Zarca, conseillère adjointe, qui, enthousiaste l’invite à « foncer ». « Tout le monde était partant, alors j’y suis allée ! »

Le nom du club est très vite trouvé : le Marais s’imposait à double titre : lieu de vie actuel et d’origine d’un autre marais (celui de Blaye). Quant aux Lames, elles évoquent bien sûr l’épée, mais aussi jouent sur l’équivoque phonétique des lames et de l’âme : rencontre de l’escrimeur et du philosophe … Pour concrétiser le projet, il fallait lui donner une existence officielle. Marie Clémence Perrot crée donc une association, ce qui l’oblige aussi à préciser ses intentions, et l’identité du club qu’elle souhaitait fonder. « En fait, cette obligation administrative m’a fait passer d’un petit désir personnel à un véritable projet ! » Entre avril et juin 2002, l’association est créée et en septembre elle est prête à ouvrir … mais elle n’a pas encore de salle ! Tant pis, elle fait le pari de démarrer ! Elle publie quelques flyers qu’elle distribue dans le quartier et auprès des institutions de l’arrondissement, et parallèlement elle obtient deux créneaux horaires à la Halle des Blancs Manteaux : un le mercredi matin de 8h30 à 10h00 et l’autre le mardi midi de 12h00 à 14h00. « Cela faisait peu pour un lancer le club, mais c’était mieux que rien en pariant pour le mercredi sur les enfants et le mardi sur des habitants du quartier ou des professions un peu libres de ses horaires ! » Le succès est au rendez-vous instantanément : 33 inscrits la première année !

Le lancement du club et ses principes fondateurs
« Je n’avais pas un sou, et l’escrime peut revenir chère très vite avec le matériel que cela nécessite ! Alors j’ai inventé une escrime sans matériel : pour les tous petits, les babys escrimeurs, le masque est inadapté, trop lourd, et il n’est pas question d’armes : je leur ai confectionné des armes en mousse inoffensives, avec des marquages pour les positions. Pour les plus grands et les adultes, nous avons utilisé des cannes en bois ».

Dès la seconde année, le club compte 100 adhérents, 200 la troisième année, puis 250, pour aujourd’hui en 2009 atteindre 447 personnes. L’escrime olympique a rejoint l’escrime artistique, face à la demande et s’est diversifiée entre publics et disciplines ; aujourd’hui plusieurs sections d’escrimes olympiques et artistiques cohabitent, pour des publics de tous âges et des deux sexes réunis autour des mêmes principes.

« J’ai créé un club où j’aurai aimé être reçu idéalement : un club où filles et garçons seraient accueillis avec le même amour, où l’équité règnerait, sans aucune discrimination d’aucune sorte, de sexe, d’origine sociale, de culture, où la diversité et la richesse présideraient. Je voulais aussi que cela soit un lieu de paix. J’adore l’escrime, j’adore ce sport, mais mon chemin d’apprentissage n’a pas a été un chemin paisible, au contraire. Je voulais que l’escrime enseignée aux Lames du Marais, ne fasse pas rimer combativité avec rivalité où avec compétitivité. Je voulais que ce club ne soit pas à l’image de ce qui est déstructurant dans notre société ».

Une escrime, une méthode et un esprit
Ces principes se retrouvent dans le mode d’enseignement que Maître Perrot dispense. « Pour moi ce qui est fondamental dans ma pédagogie, c’est le jeu et la rigueur. Le jeu, parce qu’à mes yeux, aucun apprentissage n’est possible sans le jeu : c’est lui qui porte le désir et l’attention à l’autre, qui met le corps et l’esprit en tension, pour être capable d’appréhender une situation dans son ensemble et de jaillir au bon moment. La rigueur, parce que sans elle, on ne joue pas bien, on échoue tout le temps. C’est la rigueur qui soutient le jeu, qui permet la déclinaison du geste parfait et qui autorise au final l’épanouissement. »

7 ans après …
« Très rapidement, dès que les enfants ont eu l’âge de rentrer en compétition en olympique, ils ont gagné des médailles, preuve que les principes de cet enseignement étaient performants ! » Mais les Lames du Marais s’engage également dans d’autres projets : l’escrime artistique est portée par différentes manifestations et spectacles, à Paris, notamment avec la journée de Cape et d’Epée à la Halle des blancs Manteaux, et également dans le reste de la France ! Pour les tous petits, Marie Clémence Perrot crée le projet : Escrime, école de courtoisie qui permet aux enfants de canaliser leur énergie et leur agressivité dans le jeu de l’épée des petits mousquetaires avec des règles bien précises où le respect de l’adversaire est une condition préalable. La couleur féminine du club a permis d’attirer sans doute plus de femmes dans ce club qu’ailleurs ; les Lames du Marais s’engage dans le Parcours Femmes et Sport et a ainsi permis depuis sa création l’insertion et l’intégration de femmes dans l’équipe des cadres du club. Le club également s’ouvre aux échanges internationaux : des stages organisés avec des escrimeurs anglais ont eu lieu, des maîtres d’armes étrangers en formation viennent au club pour découvrir d’autres approches et méthodes que celles de leur pays d’origine, des escrimeurs étrangers en séjour professionnel long à Paris viennent au club. « Nous tenons à cette ouverture sur le monde, elle fait partie de notre identité ».

Les raisons du succès ?
« Je pense sincèrement que le succès des Lames du Marais est dû à cette exigence qui transparaît et que je transfère à tous, y compris à ceux qui ne font pas de compétition. Je suis autant vigilante à permettre à un compétiteur de réussir qu’à un escrimeur de loisir de développer son potentiel. J’essaye de permettre à chacun d’aller aussi loin que possible dans ses capacités et dans son désir. Les initiateurs, les moniteurs, les cadres du club, tous, nous travaillons dans cet esprit là ! Je mets en valeur mes élèves, je valorise leur succès, leurs efforts. Quand ils échouent, je les rattrape et je travaille avec eux sur ce qu’ils peuvent en retirer pour rebondir ! Je pense aussi que le fait de ne pas créer de barrière étanche entre escrime olympique et artistique est une force : on peut aller de l’une à l’autre, mêler les deux, et se réaliser autant en compétition qu’en spectacle ! Chaque discipline offre un potentiel de développement important et il n’y pas de hiérarchie entre elles à mes yeux ! J’en suis la preuve ! Par ailleurs, il règne au club un esprit solidaire, convivial où l’entraide et le parrainage se manifestent quotidiennement : les plus anciens aident les plus jeunes, les plus expérimentés, les débutants ! Le un pour tous, tous pour un, j’y crois ! On se sent bien au club, et cela se manifeste … »

Un succès sans rançon ?
« Bien sûr que non … l’escrime est un petit milieu et il n’y pas tant d’escrimeurs que cela comparativement à d’autres sports …Le succès des Lames du Marais a créé des réactions très contrastées : soutien et support, enthousiasme, mais aussi défiance ou tentative d’absorption… Ce que j’ai créé, et ce que nous continuons de développer ensemble au sein du club n’a pas d’équivalent aujourd’hui, cela crée forcément des tensions et des jalousies. Mais c’est aussi un apprentissage, savoir garder sa liberté, son autonomie, pour défendre son projet quitte à ne pas plaire à tout le monde ! »

L’avenir…
« Aujourd’hui ce qui compte c’est de parachever ce que nous avons engagé dans les différentes directions, de continuer de développer nos trois grands projets, Parcours Femmes et Sport, l’Escrime Ecole de courtoisie et l’Escrime Internationale » … Alors Marie Clémence Perrot, femme d’avenir ? Elle sourit. « Je ne sais pas vraiment… mais ce dont je suis sûre, c’est que les projets et l’esprit dans lequel nous les menons ont de l’avenir ! C’est cela qui compte ! ».

 

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Françoise Bergaglia

Propos recueillis en 2009

Pour en savoir plus sur les Lames du Marais : www.lamesdumarais.net

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