Guillaume Hecht, producteur, auteur-réalisateur

GUILLAUME HECHT est, comme il tient à le préciser dans cet ordre et avec cette ponctuation précise : producteur, auteur-réalisateur. A la tête des Films du Scribe avec Valérie Girié sa compagne et également auteure et réalisatrice, il a à son actif une production indépendante de 52 films traduits en 27 langues et diffusés dans le monde entier, consacrés à l’architecture, l’archéologie et l’histoire des civilisations, notamment du bassin méditerranéen.

La vie n’est pas un roman, encore moins une fiction… ni même un documentaire. La vie c’est la vie, pourtant, la vie de certains n’est pas tout à fait la vie des autres ; aucun jugement de valeur là-dedans, simplement le fil de l’histoire semble parfois tissé autrement, voilà tout.

Guillaume est un enfant adopté, né sous x. C’est un fait, une réalité assumée, et au fil des ans une identité de plus en plus affirmée. Guillaume est adopté à sa naissance par Bernard Hecht, cinéaste et Germaine Ledoyen, comédienne. Les dés du destin sont lancés.

Le milieu naturel de l’enfance de Guillaume à Paris se partage, entre l’école, les plateaux de tournage et le théâtre. Une enfance heureuse, choyée. A neuf ans, au bénéfice des 8 semaines des congés d’été, Guillaume se trouve plongé au cœur de la réalisation d’une série télévisée dirigée par son père. Il côtoie quotidiennement, scripte, directeur de la photographie, maquilleuse, acteurs et actrices, un plateau de 150 personnes, dont il est la petite mascotte, le « pote », comme tous l’appellent. Il en gardera un merveilleux souvenir.

Guillaume poursuit ses études au lycée. Des études scientifiques ; il est doué, sa scolarité se déroule sans problème. Jusqu’à l’année du bac. Qu’il rate. Une année entière passée à jouer de la guitare à Beaubourg lui vaut un 3 en maths et 6 en physique. Sans appel. Guillaume se prend, comme il dit, « une claque » n’ayant jamais envisagé l’échec. « C’est sans doute à partir de cette époque que je suis devenu bosseur ». Il repique son année, décroche son bachot et annonce dans la foulée à ses parents qu’il veut devenir comédien. Le veto familial tombe naturellement : pas question, comédien, c’est pas une façon de gagner sa vie… d’ailleurs on est bien placés pour t’en parler. Guillaume ne résiste pas vraiment, et même avec le recul donne raison à ses parents… Pourtant bien des années plus tard, le sort coquin lui réservera une surprise par l’entremise de sa seconde fille Margaux qui se destine au dur métier des planches !

Mais Guillaume au stade de notre histoire ignore tout de ce destin farceur. Il se tourne alors vers l’architecture. Par hasard ? Pas vraiment non plus ; il se souvient que petit il aimait bien dessiner des plans de maison, et puis l’architecture offre un juste milieu entre le désir de création, d’expression et la filière technique et scientifique qu’il a suivie. Il entre à l’Ecole d’Architecture Quai Malaquais. Et là, c’est le bonheur : « l’architecture c’est la liberté, ça ouvre à un nombre incroyable de disciplines… si je devais refaire des études, je resignerais instantanément pour archi ». Il y passera 6 ans. Il se passionne très rapidement pour une rareté à l’époque, le laboratoire d’informatique où se développe les prémices des conceptions assistées par ordinateur. Il est un des seuls de sa promotion à traîner dans cet univers auquel ses professeurs n’accordent aucun avenir.

Mars 1987 : Guillaume reçoit par La Poste son billet de train pour l’Allemagne. Le Service Militaire l’a rattrapé. Guillaume a demandé la coopération, a fait jouer quelques relations, mais apparemment les plans ne se déroulent pas comme prévu. Cette affectation ne l’enthousiasme pas du tout, d’autant plus qu’entre temps il s’est marié. Il tente une dernière action et se rend sans rendez-vous au Ministère de la Coopération. Il arrive ainsi rue Monsieur à 9 heures du matin, il demande à être reçu et on le fait patienter. Une dame arrive rapidement et lui dit : « Vous êtes Monsieur Hecht ? Ah, vous tombez bien, je viens de recevoir votre ordre d’affectation signé par le Ministre ». Guillaume n’en croit pas ses oreilles, mais accueille cette coïncidence comme un second coup de dés favorable à son destin.

Direction le Burundi. Pour deux ans, avec femme et bientôt enfant. Laura, la fille aînée de Guillaume naîtra à Bujumbura. On confie à Guillaume le projet de la restructuration du centre culturel français. Son responsable lui donne carte blanche, et Guillaume trouve ici à la fois un terrain d’expérience pour son premier projet architectural et l’occasion de renouer avec sa passion du théâtre en tant qu’animateur culturel du centre. Il découvrira aussi à cette période les ressources formidables qu’offre la coopération dès lors qu’on les utilise avec finesse et subtilité …

De retour en métropole avec sa première expérience et une petite famille à nourrir, Guillaume doit rapidement trouver du travail. En épluchant les petites annonces il repère une agence, Architecture et Informatique, à la recherche d’un architecte qui aurait pour mission la traduction de l’anglais vers le français d’un logiciel développé en Hongrie. La chose a l’air étrange mais tentant. Ses années passées au laboratoire d’informatique à Malaquais trouvent ici leur utilité.

« Deux chevelus hongrois avaient développé ce logiciel sous les toits d’un appartement à Budapest et s’étaient lancés en créant la société qui deviendra Graphisoft, avec son logiciel ArchiCAD qui reste encore aujourd’hui un standard ! ». Pendant 10 ans, Guillaume va devenir l’un des experts français de ce logiciel, le présentera dans les salons internationaux et aidera à son implantation dans de grandes agences d’architecture ; il participera à cette occasion aux concours et projets de chez Christian Portzamparc, Francis Soler, Paul Chemetov, etc … L’image de synthèse fait son apparition en parallèle et est de plus en plus intégrée aux concours. Les affaires se développant, il crée avec un associé son cabinet, Athrema-sys .

Le troisième coup de dés de la vie de Guillaume se produit en 1995, quand l’Institut du Monde Arabe lui passe commande d’un petit film de 3 mn sur un ancien palais hellénistique en Jordanie, Iraq-al-Amir, à l’ouest d’Amman. Le projet consiste à modéliser les principes de construction du palais. Guillaume est invité à l’inauguration de l’exposition, présidée par Jacques Chirac, nouvellement Président de la République et du Roi Hussein de Jordanie. Le cortège se déplace dans l’exposition et arrive devant le film. Le Président et le Roi restent devant pendant 20 mn. Guillaume qui suit le cortège de loin, est très inquiet, convaincu qu’un problème technique a du survenir pour qu’ils stationnent si longtemps. N’y tenant plus, il se faufile pour se rapprocher au plus près et constate que tout va bien et que les deux hommes discutent autour du film. Les journalistes qui accompagnent le cortège s’arrêtent à leur tour devant le film et commentent : « c’est extraordinaire l’image de synthèse pour restituer le passé ».

Guillaume a alors une révélation, et immédiatement formule son prochain projet : l’image de synthèse c’est encore plus pertinent pour remonter le passé détruit que pour projeter le futur ! Le lendemain, il convoque son équipe pour lui soumettre son idée : « on va reconstruire le patrimoine mondial de l’humanité. » L’associé de Guillaume est convaincu qu’il est devenu fou… il ne le suit pas dans l’aventure. Deux mois après, Guillaume crée la société de production Alpha Line avec deux anciens collaborateurs. Dans les 6 mois qui suivent, un premier projet « Cités synthèse » est proposé aux chaînes de télévision. La Cinq de l’époque lui commande un pilote qui n’aboutira pas.

Guillaume poursuit néanmoins son idée et en 1998, c’est la chaîne Voyage qui lui signe une première série de 13 x 26’ « Living Stones » dont le principe repose sur le suivi de l’équipe technique sur des sites archéologiques avant la présentation de la modélisation du lieu reconstitué en images de synthèse.

Voilà comment Guillaume Hecht est devenu producteur.

Évidemment cela ne se fait pas tout seul. Guillaume n’est pas un expert du patrimoine mondial, il a besoin d’expertises extérieures pour l’épauler. C’est ainsi qu’il rencontre Valérie Girié, archéologue, rencontre déterminante, puisqu’elle deviendra sa seconde épouse ainsi que l’auteure et la co-réalisatrice d’un très grand nombre des 50 films à venir. La seconde série succède à la première de Living Stones, qui avait démarré en Jordanie avec le fameux palais Iraq-al–Amir à l’origine de l’aventure.

Dès le départ Guillaume, bien qu’orienté initialement vers des programmes français à destination française, conçoit sa production en co-production avec des équipes locales. Tant pour des questions de facilité d’organisation du travail sur sites que pour des raisons éthiques, il conservera toujours ce principe. Ce qui a pour conséquence bénéfique de donner un rayonnement international à son travail par la diffusion des chaînes étrangères. Le succès est donc au rendez-vous… Les documentaires s’enchaînent en Syrie, au Liban, au Maroc, en Egypte, en Tunisie, en Grèce, mais aussi au Mexique, en Amérique du sud, etc.

Quant à la réalisation, elle survient de façon presque accidentelle pour Guillaume ; il est obligé de prendre la direction d’un tournage suite à la défection subite de son réalisateur qui s’est engagé sur un autre projet. Et il découvre qu’il adore ça !

Au cours des huit années qui suivront, ce qui changera c’est le fil rouge des documentaires… L’attrait de l’image de synthèse paradoxalement s’épuise assez vite : son développement exponentiel et son exploitation systématique au cinéma avec des moyens considérables rendent vite assez pâles des incursions plus modestes dans des productions culturelles télévisuelles. L’axe se déplace : la reconstitution architecturale de la première série cède progressivement du terrain aux témoignages d’historiens et de chercheurs avec la série Dans le secret des pierres ; mais c’est avec D’un monde à l’autre que la bascule s’opère vers l’histoire des civilisations, en s’intéressant aux « creusets culturels du monde, en suivant la trace d'une civilisation fondatrice à travers les sociétés qui lui ont succédé sur le même territoire ». De l’histoire des civilisations à l’histoire des hommes et femmes qui ont contribué à fonder ces civilisations il n’y a qu’un pas… le docu-fiction fera ainsi son apparition avec notamment Ramses II, le grand voyage (2010) qui raconte, les 3000 ans d’errance de la momie la plus célèbre du monde …

Après 52 films, des rencontres inestimables aux quatre coins de la planète, Guillaume n’a rien perdu de son enthousiasme.

Mais aujourd’hui c’est la réalisation qu’il souhaite privilégier. Quand on lui demande pourquoi, il vous répond avec un demi-sourire : « en tant que producteur on prend un risque artistique et financier. En tant que réalisateur, le risque est artistique. Quitte à choisir … ». Cependant il avoue qu’il est incorrigible … « si je ne trouve pas les moyens de faire produire mes projets, je vais forcément réexaminer les choses pour pouvoir les financer moi-même. C’est presque maladif … le prix de l’indépendance, sans doute ». Non sans humour, Guillaume ne se cache pas les difficultés d’un métier et des temps qui sont devenus plus âpres.

« Les télévisions sont frileuses, elles veulent des programmes facilement consommables, sans risque de zapping, culturellement prémachés, avec des seuils de rentabilité préétablis. Et puis c’est vrai qu’il faut toujours apporter du neuf, se renouveler sans cesse … au risque sinon de lasser. Il y a un creux à passer, un cycle s’achève ».

Les projets sont pourtant là, bien vivants. Un autre style de documentaire est à l’étude, plus anthropologique qui passerait par des histoires de vie ; par exemple, pour le cinquantenaire de l’indépendance du Burundi en 2012, celle d’une jeune anthropologue occidentale, née au Burundi, qui n’y a jamais vécu et qui y retournerait pour parler de ce pays de naissance, de sa compréhension de son histoire, de ses cultures, de ses déchirements et ses unions. Le projet s’appellerait « Sur la route de Gatwenzi »… c’est le nom d’un petit village qui signifie petite aurore ; c’est aussi le nom de naissance burundais d’une petite fille, prénommée Laura née au Burundi il y a près de 25 ans.

C’est encore un projet scientifique qui s’interroge sur « les révélations du potentiel humain ». Avec l’aide d’un chercheur en sémiologie, il s’agit d’explorer les conditions internes et externes qui vont chez un individu ou un groupe d’individus révéler un potentiel jusqu’alors ignoré, et ce à travers des cultures très différentes, occidentales, asiatiques, africaines.

Et puis le cinéma, pour la fiction historique, et pour un projet de fiction tout court. Le long métrage que voudrait réaliser Guillaume, même si cela devait être le seul. « Allée des Brouillards ». L’histoire d’un enfant adopté devenu homme et dont les enfants réinterrogent le passé qu’il avait décidé de laisser à l’x de l’inconnue… Mais pour Guillaume Hecht, il ne s’agit plus ici de revisiter le passé ou de le reconstituer, il s’agit à présent de l’inventer.

L’histoire peut commencer. A vos dés !

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Françoise Bergaglia

Propos recueillis le 6 mars 2012


 

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